Interview d’Alvin Guinanao, fondateur du Silat Buka Lingkaran (première partie)

Aujourd’hui j’ai le plaisir de présenter cette première interview en français d’Alvin Guinanao, fondateur du Silat Buka Lingkaran, basé à Londres, en Angleterre. J’ai realisé cette interview en anglais et je vous la diffuse ici en français traduite par mes soins. Néanmoins, pour les puristes, l’interview sera également disponible en anglais 😉 .

Alvin Guinanao, fondateur du Silat Buka Lingkaran

Bonjour Alvin et merci de m’accorder un peu de ton temps pour cette interview. Pour commencer, peux tu te presenter et nous parler un peu de ton parcours martial.

Bien sur,  je m’appelle Alvin Guinanao et j’étudie les arts martiaux depuis mes 15 ans. J’ai débuté par le taekwondo et ensuite je suis passé au Penchak Silat, discipline que je pratique encore aujourd’hui. Je tiens à noter que je n’ai rien contre le taekwondo et certaines personnes sont capables de le rendre applicable pour la rue mais pour des raisons de goûts personnels, cette discipline ne me convenait pas.
J’ai donné pour nom à ma propre expression du penchak silat le Silat Buka Lingkaran ou le Silat Open circle. Ce systeme contient 7 phases démarrant au le sol, phases très difficile physiquement et se terminant debout ou le système devient plus souple mais aussi où tout devient plus rapide.

Quand as tu decidé de créer ton propre style de Silat, le SBL?

On m’a appris que l’histoire du Silat a été enseignée oralement de Guru à élève. Le Guru enseigne tout ce qu’il sait à son étudiant. Lorsque l’étudiant est prêt à devenir indépendant et en fonction d’où il vit géographiquement, le style de silat influera sur le style de mouvement et d’expression. Par consequent, le style change d’appellation. Il se peut aussi que certains élèves s’appuyant sur leur propre compréhension de l’art change le nom ou lui donne leur nom de famille.
C‘est pourquoi il existe tant de systèmes a ce jour. Néanmoins, bien qu’en surface les techniques diffèrent en fonction des gens, les principes de bases demeurent.
En ce qui me concerne, je souhaitais un nom me rappelant les grands principes de la discipline, non seulement dans les mouvements ou dans le combat mais aussi dans la vie en général, et ce principe général est Gelek.

En fonction des différents dialectes, ce nom se prononce ou s’écrit différemment. Gelek décrit un mouvement circulaire, il signifie vriller ou tourner. Pour moi, c’est un cercle, le cercle qui permet de tout connecter. Et lorsque je parle de la vie en général, je veux dire que nous sommes tous connectés. Par conséquent, mon état influencera donc mon prochain, et encore plus en tant qu’instructeur.
Rapporté au combat, pour ceux qui ont participé à mes cours ou à mes séminaires, vous pouvez constater combien j’apprécie de connecter toutes mes frappes et l’utilisation des variations de niveaux dans un mouvement fluide et circulaire.

Quelles sont les particularités du SBL, et notamment tes principes pédagogiques

Je ne pense pas avoir de réelles particularités si ce n’est de bouger correctement lors de n’importe quelle situation. Je n’enseigne pas spécialement de techniques que l’on peut utiliser en réponse à une attaque donnée. Simplement parce que dans une situation réelle, on ne sait ce qui peut arriver. J’enseigne toujours aux gens qu’ils ne sauront jamais à l’avance quand, où, à combien, la présence d’armes lors d’une agression. Tout comme on ne peut prévoir le niveau ou l’état d’esprit de l’agresseur… Toutes ces variables sont inconnues.
Par conséquent, j’enseigne des exercices pour développer la sensibilité, ce qui aide à comprendre comment être dans le temps des frappes, comment répondre a la réaction de l’adversaire, être conscient de la position du corps pour pouvoir s’enfuir ou au contraire poursuivre le flow de frappes… Lorsque ces principes sont acquis, je crée des scénariis variés depuis lesquels travailler.
Ainsi, l’élève sait comment passer de manière fluide d’un angle à l’autre, à quel niveau attaquer lors du mouvement suivant ou à quel moment changer d’attaque lorsque l’adversaire change son mouvement.

Pratiques tu le sparring?

Oui je le pratique mais là encore, je veux être sûr que tous les principes sont acquis. Au moins pour aider à diminuer le risque de blessures.
Mais effectivement, le sparring est extrêmement important puisque la génération de stress par le sparring est nécessaire pour s’habituer aux situations stressantes. De même, il est nécessaire de savoir que tout est différent lorsqu’en face le partenaire n’est plus complaisant… Et bien qu’apprendre des attaques, savoir comment faire des dégâts soit intéressant, il est obligatoire que l’élève apprenne à être frappé et à le gérer.
D’ailleurs, à ce propos, ceux qui s’entraînent avec moi comprendront facilement pourquoi le début du cursus est physiquement difficile et se focalise sur le conditionnement. En effet, le corps doit être prêt non seulement à bouger d’une certaine façon mais également à être frapper tout en réduisant le point d’impact.

Mais pour répondre à la question, oui je pratique le sparring et c’est une étape importante. C’est une manière de commencer à faire fonctionner l’art pour l’élève.

Dans ta progression technique, tu as 7 phases distinctes. Tu nous as expliqué que tu commences par le conditionnement physique. Peux tu nous décrire ces 7 phases, pourquoi ces phases sont organisées dans cet ordre et quand passe-t-on d’une phase a l’autre?

Le cursus pédagogique est effectivement divisé en 7 phases.

La premiere phase est la phase de combat au sol et de défense depuis le sol. C’est de cette phase que le travail de conditionnement provient mais cette phase permet aussi aux élèves d’etre a l’aise au sol si jamais ils s’y retrouvent. Je veux que les élèves soient confortables sur toutes les distances.
Je veux créer chez eux un corps connecté mais si mentalement ils sont mal a l’aise, cela cassera cette connection corporelle et la fluidité dans leur technique.

Je parle beaucoup de flow, de fluidité, de connection parce qu’étant moi même de petite taille, c’est de là que provient ma force: la fluidité permet de créer de l’élan et plus cet élan est important, plus la force des frappes est grande.
De même, cela aide à éteindre le pensée et à prévenir l’indécision ou l’apparition de peurs potentielles ainsi que de tensions. Par conséquent le sol est la première étape pour extraire toutes potentielles mauvaises habitudes. Il sert également à développer l’agilité et la mobilité mais par dessus tout a connaitre son propre corps. Néanmoins, bien que le sol soit la première étape, ce n’est tactiquement pas une position de départ en cas de combat.

Une fois que quelqu’un peut bouger de manière fluide et comprend comment se défendre depuis le sol, alors la phase suivante est debout. Pas totalement redressé mais plutot à mi-hauteur pour développer la puissance dans les jambes.

Cette phase, la deuxième, est dédiée aux enchainements de frappes et aux rythmes avec l’usage du jeu de jambe. Comment casser la distance, créer des ouvertures ou évaluer rapidement la situation autour de soi.

La phase suivante est la phase d’apprentissage du grappling mais pas au sens du lutteur. C’est un principe appele gerak gerik ou deux élèves s’entrainent à l’action/ réaction en devant garder le contact en permanence.
Ceci permet de développer sa sensibilité, l’éveil corporel et de comprendre comment déséquilibrer un adversaire. A ce moment là, l’élève commence à construire sa propre façon de bouger.

Si un élève intègre cette phase et retourne aux phase précédentes, il aura une meilleure compréhension des différentes phases. C’est ce que j’aime avec cette methode parce que malgré le niveau du systeme dans lequel je pense me trouver, lorsque je retourne au sol, je le vois differement ce qui m’ouvre de nombreuses perspectives.

C’est donc pour cela que j’ai appelé ce systeme open circle parce qu’après un moment, c’est à l’élève de voir jusqu’où il veut aller avec ce système. Mais en réalite, c’est justement le principe de Gelek. C’est important et ce principe s’exprime durant les differentes phases. Cette phase ne devrait donc pas vraiment être vu comme un niveau parce qu’une fois acquis, en fonction de la situation dans laquelle on se trouve, ca peut se terminer au sol, contre de multiples opposants…

Après cette phase de grappling, les élèves sont amenés à la phase des attaquants multiples. Durant cette phase est enseigné le principe de la toile d’araignée. Ce principe permet une meilleure compréhension du jeu de jambe, à créer des espaces et à ne jamais casser son rythme. C’est a cette phase, que le sparring est principalement pratiqué parce qu’à ce moment là, l’élève a acquis la condition physique, la compréhension de la mécanique corporelle et l’utilisation des distances et des angles. C’est également le point culminant de l’entrainement physique et du travail cardio.

Les dernières phases sont plus calmes et entrainent plus l’aspect mental du silat.

La phase suivante enseigne le kembangan qui est le côté forme codifiée du silat.

C’est à ce moment là que tous les mouvements sont utilisés dans une sorte de danse continue. Le contenu en mouvement du kembangan dependra de ce que l’élève connait comme mouvement.
Encore une fois, cette aspect développe une connection plus profonde entre mouvement et fluidité pour atteindre un haut niveau de concentration.

La phase suivante est spécifiquement consacrée aux armes (courtes, longues…). Ce n’est pas à partir de ce moment là seulement que les armes sont abordées mais c’est durant cette phase que l’on se focalise vraiment sur leur utilisation. En effet, après le kembangan, les réflexes et la concentration etant ameliorés, le travail des armes est optimisé.

Enfin la derniere phase est encore un kembangan avancé où toutes les phases précédentes sont mises ensemble.

Après cette phase, c’est ensuite à l’élève d’aller plus loin et de développer sa propre expression de l’art. Il pourra aller si loin qu’il pourra abandonner le nom SBL.

Et ce point est important, le SBL est ma propre expression de l’art, ma propre interpretation de comment les choses devraient être, basée sur ma propre expérience, compréhension et mes influences. cependant, quelqu’un avec sa propre expérience exprimera l’art différement.

Comment enseignes tu ces phases à un groupe hétérogène?

Je préfère que tout le monde commence par le sol, mais en réalité, parfois ce n’est pas possible à cause de blessures ou autre. Alors je commence à une autre étape et une fois que cela redevient possible, je retourne au sol. J’explique toujours aux gens que le sol n’est pas seulement un moyen de conditionnement mais que c’est également une sorte de cours de rattrapage sur les mouvement du sud est asiatique.
La plupart des asiatiques du sud est ne font pas les conditionnements que je montre en classe ou en stage parce que la plupart d’entre eux utilisent ces mouvements dans la vie de tous les jour. Certains de ces mouvements au sol sont par exemple utilisés quand ils se lèvent le matin, sortent de leur maison pour fumer une cigarette, ou en parlant avec un voisin. Certaines postures sont utilisées lors de prière ou pendant les repas. Mais ces postures sont aussi utilisées pour travailler dans les champs pendant qu’ils sont dans la boue jusqu’aux genoux, qu’ils coupent du bois, grimpent ou construisent.
Ce que je veux dire c’est que ces mouvements là bas sont communs dans la vie de tous les jours mais ici en occident, les arts martiaux sont plus un hobby par conséquent notre éventail de mouvements est différent. De plus nous ne pratiquons de tels mouvements que quelques heures par semaine surtout qu’un grand nombre d’entre nous travaillons dans un bureau comme maintenant… C’est d’ailleurs pour cela que j’observe autant de blessures dans les arts martiaux. A cause du manque de compréhension des mouvements évidents pour ces populations. C’est la raison pour laquelle j’insiste lourdement sur le développement du corps. J’espère que ça semble logique.

Donc dans une classe hétérogene, même s’il y a des avancés, en présence de débutants, tu travailles au sol?

Oui. Néanmoins les exercices varieront en fonction du niveau. Tout dépend de ce que je veux enseigner ce jour la. Mais j’aime que les gens se sentent bien accueillis alors je demande aux avancés de s’occuper des débutants. De toute facon, c’est toujours bien pour eux de pratiquer les bases…

Du coup as-tu des cours pour avancés?

Oui.

Quel style d’enseignement utilises tu ici? Un style plutot traditionnel ou un style adapte aux occidentaux?

Je n’enseigne pas de façon traditionnelle. Chez la plupart des gurus, on ne pose pas de questions. Peut être parce qu’il est consideré que la façon de bouger là bas est de toute façon acquise. Mais en ce qui me concerne, je veux toujours expliquer pourquoi quelque chose marche d’une certaine manière et pas d’une autre. Je fais cela pour qu’ils puissent s’entrainer seuls sans probleme parce que comme je l’ai expliqué, ces mouvements ne sont pas naturels pour les occidentaux.
une autre explication aussi sur le fait que les gurus n’expliquent pas serait parce qu’ils testent la motivation des élèves et donc qu’ils enseignent que des basiques pendant longtemps jusqu’à ce qu’ils fassent confiance à l’élève…
Pour être honnête, qui sait pourquoi l’enseignement traditionnel est comme cela…

Stage d’Alvin à Toulouse