Utilisation du déséquilibre et du contrôle postural dans les arts martiaux

 

Introduction

La notion d’équilibre et déséquilibre est centrale dans la pratique des arts martiaux. La recherche d’un compromis entre déplacement ou puissance et conservation de l’équilibre fait bien souvent la différence entre un mouvement qui marche et un échec sanctionné par un contre. De même la recherche de la création d’un déséquilibre relève d’une importance stratégique puisqu’un adversaire en position de déséquilibre est à la fois moins dangereux et plus vulnérable.

La plupart du temps, la stratégie pour déséquilibrer et de forcer l’adversaire à sortir son centre de gravité de sa base de sustentation (pour faire simple, la surface virtuelle comprise entre les deux pieds dans le cas de la station debout à l’intérieur de laquelle la projection du centre de gravité doit rester pour garder l’équilibre). Il « suffit » ensuite de travailler sur la personne en déséquilibre pour obtenir sa chute. Néanmoins, il me semblait intéressant de m’intéresser aux stratégies de récupération de l’équilibre. En effet, bien souvent, l’adversaire a le temps de rétablir sa posture avant d’être mis en danger. Ainsi, la connaissance des stratégies de récupération du contrôle postural peuvent être intéressantes à exploiter pour limiter ce problème. C’est ce que je vais tenter d’explorer dans cet article.

I- La posture

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Image tirée de: http://www.natural-cure.org/health-and-wellness/body-posture-affects-our-physical-and-mental-health/

Tout d’abord, définissons rapidement la posture : c’est en fait une attitude, définie par la position relative des segments corporels et de leur orientation dans l’espace. De façon plus étendu, on inclut dans le concept de posture également les mécanismes nerveux qui gèrent les variations de cette attitude qu’ils soient volontaires ou non. La recherche de l’équilibre est le facteur déterminant de l’organisation d’une posture. Cet équilibre est assuré dès que la projection du centre de gravité reste dans la surface de sustentation.

Ainsi, le contrôle de cet équilibre prend en compte à la fois des facteurs internes (masses et géométrie corporelle) et externes dont en premier lieu la gravité, la stabilité des appuis en fonction du support mais aussi dans le cas qui nous intéresse les perturbations éventuelles comme par exemple une poussée. Le système nerveux est le premier organe de maintien de l’équilibre puisqu’il va traiter les informations données par les différentes entrées sensorielles de la posture. Le contrôle de l’équilibre est crucial pour pouvoir effectuer une action depuis une base stable (essayer de viser en tombant). Toutefois, dans le cas qui nous intéresse, le contrôle de la posture passe par la construction de représentations spatiales, représentation spatiale qu’il faudra donc perturber pour entraîner une chute.

II- Le contrôle postural

 

On peut définir trois grands mécanismes dans le contrôle postural. La régulation du tonus musculaire, le contrôle du placement anti-gravitaire du corps et le contrôle de la stabilisation posturale. On ne rentrera pas dans le détail du tonus musculaire ici puisque notre marge d’action dessus est limitée. De même, le placement anti-gravitaire du corps dépend principalement du tronc cérébral et là aussi, nos moyens d’influence sont faibles. De plus, c’est deux premiers mécanismes concernent surtout les situations « simples » où le corps n’a à gérer que ses propres oscillations.  Nous allons par contre nous intéresser plus spécifiquement au contrôle de la stabilisation posturale.

En effet, ce contrôle repose sur une coordination de l’action entre différents muscles. En simplifiant le système et en le rendant spécifique de la pratique martiale, on peut extraire trois stratégies pour maintenir l’équilibre : stratégies de hanches, stratégies de cheville et abaissement du centre de gravité. En effet, il a été montré que les judokas par exemple, utilisent principalement ce type d’informations que les danseurs qui vont plutôt utiliser les yeux pour se repérer dans l’espace. Cette stratégie permet aux judokas d’avoir notamment un bon maintien postural dans des situations inhabituelles.

En quoi consiste ces stratégies ?

La stratégie de la cheville a été décrite par Nashner et al., 1977, 1979 et 1985. IL a montré avec son équipe en créant des destabilisations sur les côtés que le contrôle de l’équilibre se fait par des synergies neurales programmés entraînant une séquence d’activation le long de la chaîne posturale des muscles de la cheville jusqu’aux muscles de la nuque, permettant de gérer les variations d’oscillations au niveau de l’articulation de la cheville.  Néanmoins, cette stratégie s’avère limité aux oscillations d’intensité moyenne.

Pour des déséquilibres plus importants, une autre stratégie impliquant une chaîne partant de la hanche ce qui compense le déséquilibre postural. Dans ce cas, on observe une inclinaison du tronc autour de l’articulation de la hanche. Par conséquent, cette stratégie s’oppose à celle de la cheville puisque dans le cas de la cheville, le corps s’incline autour de l’articulation de la cheville.

La troisième stratégie est d’abaisser le centre de gravité, la fameuse position du kiba dachi. Toutefois, cette stratégie n’est valable que dans le cas où où les deux autres stratégies sont en places puisque le kiba dachi implique une bonne posture de base, ce sera plutôt une position de résistance par conséquent.

III- Applications martiales

 

Comment peut-on profiter de ces mécanismes pour faire tomber ? La réponse vient peut-être de l’étude des pathologies posturales. Ainsi, dans l’étude de Villeneuve-Parpay et al., 2001, on oblige un sujet à passer rapidement d’une tactique de cheville à une tactique de hanche en privant ses avant-pieds d’appuis, comme le font d’ailleurs les personnes âgées. Le passage en tactique de hanche augmente fortement le risque de chute et donc le déséquilibre puisque la hanche est projetée hors de la base de sustentation pour chercher à stabiliser le corps. Un autre exemple du switch cheville hanche est la glissade sur la peau de banane ou sur de la glace. Si on cherche à récupérer la posture  quand la cheville est partie, on observe une projection de la hanche vers l’avant pour suivre la jambe (passage de la stratégie de cheville à la stratégie de hanche) qui amplifie encore au final la chute.

Une stratégie serait donc de perturber le posé de la cheville pour déclencher une stratégie de hanche qui aiderait grandement à faire tomber. Comment faire cela ? Une simple percution pour déplacer légèrement la cheville de l’endroit où elle aurait du se poser peut être une solution. Néanmoins, ce que je trouve le plus élégant c’est ceci :

Dans cette vidéo de no-contact, qui fait rire certainement beaucoup de monde, à partir de 1min 46 sur 3 exemples techniques, on a très clairement l’exemple de l’utilisation de ce qu’on vient de voir ici. Ici, la personne qui exécute le mouvement balaye la zone où celui qui attaque a prévu de poser le pied. Là-dessus, on travaille sur l’anticipation posturale. Le pied ne pouvant se poser là où il est sensé se poser, la stratégie de la cheville n’est plus applicable car justement l’entrée sensorielle correspondante est compromise. Par conséquent, l’attaquant passe sur une stratégie de hanche que l’on voit très bien puisqu’il recule sa hanche sans raison, ce qui le déséquilibre dans son mouvement et le fait tomber. Le même principe est applicable aux deux autres techniques.

En conclusion

Pour conclure, il serait intéressant de développer des façons de travailler ce mécanisme. Le soucis pour le travailler est justement le concept d’anticipation posturale. Si on anticipe que notre anticipation va être perturbé, on ne reste pas sur le même type de stratégies posturales… C’est à creuser. Par contre, travailler les différentes stratégies de façon indépendante pour les rendre moins dépendantes les unes des autres et plus efficaces pourrait optimiser largement les déplacements et les réactions en combat. L’utilisation de coussin de mousse par exemple qui inhibe partiellement la stratégie de la cheville permettent de travailler la stratégie de hanche par exemple…

Et vous, des idées de travail ?

 

 

Références :

 

Les stratégies et performances posturales sensori-motrices :effet de l’entraînement. S. MESURE, J. CRÉMIEUX, B. AMBLARD C.N. Ann. Kinésithér., 1995, t. 22, nO 4, pp. 151-163

NASHNER LM, WOOLLACOTT M, TUMA G. Organization of rapide responses to postural and 10comotor-1ike perturbations of standing man. Experim Brain Res, 1979; 36 : 463-76.

NASHNER LM, WOOLLACOTT M. Organization of rapide postural adjustements of standing humans : an experimental conceptual model. ln : Posture and Movement (Talbott R, Humphrey D eds) Raven press, New York, 1979; 243-57.

NASHNER LM, MAc COLLUM G. The organization of human postural movements : a formai basis and experimental synthesis. Behav Brain Sci, 1985; 8 : 135-72.

http://ada-posturologie.fr/TactiqueDuPied.htm

Villeneuve-Parpay S., Villeneuve Ph. & Weber B. (sous presse) Tests d’antépulsion et d’antériorisation: recherche clinique de la stratégie d’équilibration. Perspectives thérapeutiques.

Physiologie du contrôle postural Physiopathologie des troubles de l’équilibre Pr Dominic Pérennou

Clinique de Médecine Physique et Réadaptation CHU Grenoble et labo CNRS Tim-C

Modifications des stratégies sensori-motrices de l’équilibration en fonction du type d’exercice et de perturbations de l’homéostasie 12/ 2010. Lion A.

2 réflexions au sujet de « Utilisation du déséquilibre et du contrôle postural dans les arts martiaux »

  1. Super article Yvan,
    Très inspirant et très bien vu, bon pour ma part je vais prendre un peu de temps avant d’échanger quelques idées de travail, mais c’est clairement à creuser …
    @+ amigo
    Richard

  2. Excellent !
    au prochain cours on travaillera quelques minutes sur les talons uniquement, pour ressentir ces « stratègies ».

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