Interview: Taro Ochiaï du Kansenkaï

Dans le cadre de mon association (addam-31.com), j’ai l’opportunité d’inviter de nombreux experts de différentes disciplines. Récemment, on m’a recommandé un professeur issue de l’Aikido, Taro Ochiaï, fondateur du Kansenkaï. En effet, il s’intéresse aux mêmes problématiques que moi à savoir bio-mécanique et travail de l’intention et de la perception qui pour moi sont de l’exploration de la « neuro-conscience ». Cependant, Taro a une approche qui vient du Japon, de part sa pratique et de ses origines. La mienne est plutôt ancrée dans la méthode Cartésienne française et occidentale en général.

Cette rencontre promet donc une interaction entre deux méthodologies différentes pour explorer un même sujet. Ce type d’approche est selon moi la meilleure pour éviter de se perdre dans une seule interprétation, comme dans l’histoire des aveugles et de l’éléphant.

J’ai donc profiter de l’occasion pour réaliser une interview de Taro. Vous verrez que l’homme gagne à être connu. Je ne manquerai pas de faire également un retour sur son stage. En attendant, voici l’interview:

Bonjour Taro et merci d’avoir accepté cette interview. Pour les gens qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter et nous parler un peu de ton parcours ?

Salut Yvan, c’est moi qui te remercie d’inviter le parfait inconnu que je suis à animer un stage chez toi.

Je m’appelle Taro Ochiaï, je suis japonais, j’ai grandi entre la France et le Japon. Enfant, je rêvais de faire de l’aïkido mais ma mère m’avait dit : « non, en aïkido il faut savoir deviner les pensées de l’adversaire, c’est trop difficile… tu feras du judo » (!)… Elle qui n’y connaissait rien avait parfaitement saisi un des fondamentaux de l’aïkido (que l’aïkido académique a tendance à totalement négliger) mais s’était trompé dans sa conclusion : j’ai détesté le judo…

Ce n’est qu’en 1986 que j’ai commencé : j’étais alors au Japon, le bac en poche, j’ai pris une année sabbatique pour faire une année d’aïkido, 4 à 5 cours par semaine, dans les dojos de Tada sensei. Un maître qui m’a impressionné par sa puissance, sa vigueur et qui m’impressionne toujours autant…

Depuis, j’ai eu des moments de pauses et de reprises, entrecoupées d’exploration d’autres domaines comme les arts plastiques ou la musique. Pour moi, c’est la même pratique, la même exploration, cette recherche du geste juste, de l’instant juste, de la place juste, de la relation juste, de l’usage juste…

Après une période où j’ai pratiqué un aïkido « dur » basé sur les contraintes articulaires douloureuses, l’ancrage dans le sol etc. et où j’ai fini par avoir l’impression de tourner en rond, je me suis mis au muay thai. Pas en club, mais avec un gars qui avait appris avec quelqu’un de là-bas… Je n’ai pas fait de combat mais j’ai cassé des lattes de bois avec le tibia 🙂 Ce fut un très bref passage car c’est là que je me suis niqué les genoux avec un entraînement perso inapproprié.

Après quelques années sans tatamis où j’ai pu développer des choses dans d’autres domaines, j’ai repris en 2010, juste après le décès de Tamura Nobuyoshi sensei, immense référence de l’aïkido en France et dans le monde. J’ai alors découvert la pratique de Léo Tamaki. J’habitais Bordeaux et je montais une fois par mois à Paris suivre ses cours dans son dojo. J’ai pu découvrir également la pratique d’Akira Hino sensei et entrer au Shinbukan, l’école ancienne de Tetsuzan Kuroda sensei. La pratique de l’aïkido au club local ne me satisfaisant vraiment plus, Léo m’a rapidement incité à lancer mon propre cours pour pouvoir m’adonner à la pratique qui m’intéresse. J’ai lancé le Kansenkaï – Atelier d’étude du budô en 2013. En outre, Léo Tamaki, rédacteur en chef de Dragon Magazine Spécial Aïkido, me donne l’occasion d’écrire des articles dans ce trimestriel.

Par ailleurs j’ai monté une association pour pouvoir explorer et développer toutes ces pratiques auxquelles je crois et qui sont la même ‘chose’ mais sous des formes diverses : dans le domaine des activités corporelles, l’aïkido, les ateliers d’étude de principes, une gymnastique bien-être, mais dans d’autres domaines, un orchestre ouvert d’improvisation dirigée démocratique, des ateliers de ‘production’ de musique (notamment enregistrée sur bande magnétique), de BD ou de films d’animation, cours de japonais etc. etc. Il y a même, en début de gestation, un projet d’école alternative ou expérimentale sur Auch.

Tu pratiques donc le Kishinkaï Aïkido. Peux-tu nous dire d’où vient ce style et sa particularité ?

Le Kishinkaï Aïkido est une création récente même si la mouvance existe depuis plusieurs années. C’est un courant de l’aïkido développé par Léo Tamaki conjointement avec Issei Tamaki, Tanguy Le Vourc’h et Julien Coup. Ils forment à eux quatre les piliers de cette école qui compte déjà 21 dojos Kishinkaï, principalement en France mais aussi dans d’autres pays (Belgique, Espagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Canada).

Pour les fondateurs, les sources d’inspirations du Kishinkaï sont d’abord la pratique de Tamura sensei (les quatre ‘piliers’ ont suivi Tamura sensei pendant des années) mais aussi Hino Akira sensei (qui ne fait pas d’aïkido mais a développé son propre style qu’il a baptisé Hinobudo à partir de ses recherches et expérimentations pratiques issues de l’interprétation des écrits des anciens) ainsi que Kuroda Tetsuzan sensei (qui ne fait pas d’aïkido non plus puisqu’il est le chef de file de plusieurs écoles anciennes et il doit être un des experts vivants ayant le plus haut niveau au sabre)…

Certains reprochent à Léo de s’éloigner de l’aïkido en intégrant des éléments extérieurs (Hino sensei… Kuroda sensei…), mais il ne fait en réalité que poursuivre une démarche amorcée par Tamura sensei lui-même quand il intégrait dans son aïkido des éléments de la pratique de Kuroda sensei…

Le Kishinkaï aïkido se fonde donc sur des principes anciens, issus de la pratique de Hino sensei, Kuroda sensei. Une des particularités principales est de viser l’efficacité sans faire appel aux capacités athlétiques. Cela donne un aïkido doux, subtil, « invisible », sans opposition de force, basé sur l’intention, la perception, la modification de l’utilisation du corps.

Une autre particularité concerne la pédagogie de Léo Tamaki. J’ai écrit un article sur la question intitulé « N’écrasez pas votre partenaire » sur mon blog : kansenkai.com/post/65177434535/ Il ne s’agit bien entendu que de mon interprétation personnelle.

Que t’apporte cette pratique ?

Des défis vertueux, un grand sentiment de liberté, beaucoup de plaisir !

Léo Tamaki propose une pratique ouverte, et il donne accès à ses sources, Hino sensei, Kuroda sensei, puisque c’est lui qui les fait venir en France (même si les stages du Shinbukan sont privés, il faut faire partie de cette école pour y participer)… Soudain, un horizon très, très vaste, beaucoup plus étendu que tout ce qu’on a pu imaginer jusque là s’ouvre… Il y a une jubilation à relever des défis qui semblent impossible. Tout passe par la recherche qui amène (ou pas !) des micros progrès et rien n’est jamais acquis tant le sommet est encore loin…

Le Kishinkaï aïkido est basé sur les formes mais elles sont là pour faire vivre des principes de haut niveau. En tant que pratique sensible, le travail ne va pas nous enfermer dans la forme comme c’est le cas pour la plupart des aïkido académiques. C’est un avantage indéniable. L’étude des approches de Hino sensei, de Kuroda sensei enrichissent aussi bien sûr considérablement ma pratique.

Quels sont les axes de travail que tu apprécies le plus et pourquoi ?

Ce qui est fondamentalement intéressant avec cette école, c’est que Léo Tamaki tient à ce que le changement et l’évolution soient inscrits dans les gènes de l’école. C’est le pari de concilier efficacement diffusion et transmission, allier une volonté d’accessibilité pour le plus grand nombre et une volonté de ne pas exclure des principes de haut niveau dont la transmission n’est pas possible sans un gros travail de la part de pratiquants. Quand Léo Tamaki donne accès aux « sources »  ce n’est pas par simple générosité : il tient à ce que ceux qui le suivent puissent suivre l’enseignement de Hino sensei, de Kuroda sensei, car il considère qu’il est tout à fait possible que les élèves prennent chez ces maîtres des choses que lui-même n’a pas su saisir. S’il y a bien sûr des directions communes très précises dans le Kishinkaï, chaque enseignant, chacun à son niveau, est libre d’explorer les choses à sa façon. C’est une sorte de think tank à ciel ouvert.

Je fais partie de ceux qui ont une préférence pour l’étude des principes plutôt que celle des formes même si j’apprécie l’étude par la forme, elle a son utilité. Aussi j’aime aborder la pratique par les deux bouts : pas de forme et forme aux contraintes extrêmes. Le travail qui les relie étant le développement de la sensibilité, la capacité d’adaptation, la créativité, la modification de l’utilisation du corps etc. Ce sont des axes qui sont au coeur de mes préoccupations et c’est pour cela que j’ai baptisé mon cours « Kansenkaï » qui est la contraction de kankaku senren kaï, association pour l’affinement de la sensibilité.

Comment définirais-tu ton style d’enseignement ?

Difficile de répondre. Il faudrait poser la question aux élèves !

Si je décris ma démarche, je peux dire qu’il est important pour moi que le cours soit improvisé : à part les grands axes généraux, je commence la tête vide. S’il m’arrive de me dire : tiens, ce soir j’ai envie de faire ceci ou cela, cela deviendra toujours autre chose. La structure et le contenu viennent sur le moment. En gros comme lorsque j’improvise en musique. Il n’y a aucune différence. Je pars généralement des principes pour aboutir aux formes Kishinkaï, mais il m’arrive parfois aussi d’inventer des techniques en fonction du contexte mis en place…

D’une manière générale, je vais progressivement ajouter des éléments tout en conservant les éléments précédents pour petit à petit augmenter le niveau de difficulté. Je dis toujours que le partenaire est un professeur, même si ce partenaire est un débutant, notamment lors des exercices. Et en tant que professeur, il est essentiel que le partenaire fasse un retour, qu’il exprime son ressenti, ou qu’il donne une solution, ou qu’il augmente ou diminue la difficulté de l’exercice…

J’aime bien explorer les attaques non conventionnelles. Ce qui compte c’est moins ce qu’on fait que ce qu’on produit chez l’autre. J’invite donc parfois les élèves à chercher des solutions à tel moment d’une situation en faisant appel à tel ou tel principe pour dépasser le côté scolaire de la mémorisation des formes et leur permettre d’explorer librement le champ des possibles, mais aussi pour qu’ils réalisent aussi combien certaines formes sont pertinentes, non pas forcément dans le geste à produire (qui peut changer selon le contexte) mais dans l’effet produit chez l’autre. Cela permet de réaliser aussi que les techniques du catalogue de l’aïkido en général sont le résultat d’une histoire et d’un contexte et quand le contexte change, la technique change. La désacralisation fait partie du processus.

En outre, je n’hésite pas à proposer parfois des exercices que je ne maîtrise pas forcément. On me dira qu’il ne faut jamais faire ça parce que ce n’est pas respectueux pour les élèves. Je suis d’accord mais d’une part, si on ne montrait que des choses qu’on maîtrise à 100 %, alors on ne montrerait pas grand-chose. Et puis j’ai déjà vu des maîtres mis en difficulté… Et d’autre part, mon propos n’est pas d’être dans le cours magistral. Le partage du work in progress peut avoir une portée pédagogique. Non pas pour montrer qu’on ne sait pas bien faire (ça n’a grand intérêt), mais pour montrer aux élèves que s’ils rament grave à leur niveau, l’enseignant aussi rame à son niveau (niveau qui est de toute façon dérisoire par rapport au niveau de maîtres tels que Hino sensei ou Kuroda sensei), et pour montrer également, après un certain nombre de semaines ou de mois, qu’il peut finir par y arriver enfin (ou toujours pas !)… Je veux dire que ce qui va motiver les élèves, ce n’est pas le cours magistral, ce ne sont pas les injonctions (allez, on bosse !!) mais l’exemplarité que tu incarnes de fait. Le fait de te voir en difficulté ou pas, de voir que tu cherches à surmonter le problème, que tu continues d’avancer, que tu ne te reposes pas tes acquis, c’est ce qui va les booster. Tu enclenches un cercle vertueux naturel. Léo Tamaki est très doué pour ça. Par exemple quand il publie presque chaque jour des selfies où il se montre en plein effort ou montrant qu’il sort à 5h du mat pour partir à l’entraînement etc., on pourra toujours penser : woah l’autre, comment qu’il se met tout le temps en avant, il se prend pour la star, il a pas un petit ego etc. Mais cela a surtout une influence profonde sur l’ensemble des pratiquants du Kishinkaï : Léo utilise la com pour tirer naturellement tout le monde vers le dépassement de soi, l’effort, la recherche etc. Je trouve ça carrément admirable ! Ça ne veut pas dire que je l’imite et que je me lève aux aurores pour aller en salle (ça ne m’intéresse pas beaucoup), mais sa détermination a clairement une influence sur la mienne.

Que cherches-tu à développer chez tes élèves ? L’aspect combatif est-il au centre de ta pratique ?

La pratique est suffisamment riche et exigeante pour que chacun trouve de quoi travailler. Je n’ai donc pas de volonté particulière concernant les élèves en général. C’est à eux de conquérir la pratique. Du coup, je vais individualiser les choses et faire plus travailler tel aspect à une personne et autre chose à telle autre. Avec untel je ne laisserai pas passer certaines petites erreurs, avec un autre je laisserai passer des erreurs grossières mais somme toute secondaire tant que certains fondamentaux sont travaillés… Comme dans tout groupe, il y a des personnes qui s’investissent et d’autres qui n’ont pas d’autre objectif que de venir pratiquer 2h par semaine. Je considère que toutes ces approches sont parfaitement légitimes. Les cours sont ouverts à tous, mais il n’y a pas de ‘touriste’ puisque le cadre impose à tous, quelque soit le niveau, d’être vigilant, attentif, réactif etc. Le seul fait de venir régulièrement et de pratiquer avec sincérité est déjà largement satisfaisant. Puisqu’il est clair pour tout le monde que pour développer des compétences ou se débarrasser de ses mauvaises habitudes, il faut s’investir énormément, sortir de sa zone de confort etc. Dans tous les cas, j’essaie de faire en sorte que les élèves puissent trouver du plaisir à développer la sensibilité, le goût de la recherche, le sens du détail et de la précision, la non confrontation, l’acceptation de la parole de l’autre, la confiance en leur ressenti, l’empathie, la bienveillance, la coopération, l’implacabilité etc. etc. Ce sont un peu les prémisses nécessaires au développement des qualités techniques mais aussi à la mise en place d’un cadre propice pour ‘approfondir dans la joie’ (c’est ce que veut dire Kishinkaï).

Je ne sais pas trop comment comprendre le terme « combatif » mais s’il s’agit de confrontation force contre force, ce n’est clairement pas au centre de la pratique. Il peut arriver que je passe par un travail en confrontation dans certains éducatifs corporels mais pratiquement jamais dans les principes interactionnels. Ne serait-ce que parce qu’un des postulats de base du Kishinkaï est qu’il faut pratiquer en considérant que le partenaire est plus fort, plus puissant, plus rapide etc. Même si on est un rugbyman de deux mètres sur deux et que le partenaire est un enfant de 8 ans. Un autre aspect est que la pratique du Kishinkaï est sous-tendue par la pratique du sabre japonais. Le sabre dans les mains d’un expert est une arme qui va tellement vite qu’on ne peut ni la parer, ni l’esquiver. Quand on voit le coup de poing arriver, on peut encore avoir le temps de le parer, l’esquiver ou au pire, le recevoir sans que ça nous tue. Mais avec un sabre manié par quelqu’un qui sait s’en servir, voir la lame arriver sur soi, c’est que c’est trop tard, on est mort. La seule solution pour survivre est de ne pas être là, est de ne pas venir dans la trajectoire de la lame. Cela nécessite de développer une stratégie et une sensibilité qui permettent d’agir bien en amont. On prône donc un combatif qui ne fait pas appel aux capacités athlétiques, qui ne va pas dans l’opposition. Concrètement, cela veut dire par exemple qu’il faut pouvoir faire croire à l’autre qu’il est en train de prendre le dessus alors que la situation s’est déjà renversée sans qu’il ne sache comment. C’est là d’ailleurs où le travail des formes a une fonction, à la manière du kata traditionnel, autrement dit une forme chorégraphiée habitée par les principes et la maîtrise de la forme permet de mieux avoir l’expérience des principes de manière idéale si l’on peut dire.

Après tout, dans l’absolu, le combat, c’est un constat d’échec. La guerre, c’est quand tous les recours pour maintenir la paix ont été épuisés.  L’objectif de la pratique, c’est donc de ne jamais se retrouver dans une situation qui peut conduire à la guerre. L’idée est sans aucun doute de développer une sensibilité martiale, non qui permette de vaincre l’autre, mais qui permette de ne pas faire perdre l’autre… Et dans l’idéal, ne jamais se retrouver dans une situation qui peut conduire à du combat. C’est quelque chose qui a autant à voir avec sa propre attitude que la paix dans le monde. Mais ce n’est pas si abstrait que cela pourrait avoir l’air : il y a des arts qui apprennent le combat rugueux et la conséquence peut être que les pratiquants de ces arts vont avoir tendance à régulièrement se retrouver dans des embrouilles (volontairement ou inconsciemment). Dont ils sortiront peut-être vainqueur. Et c’est pour en sortir vainqueur qu’ils pratiquent, ou pour ne pas perdre. Mais qu’on soit vainqueur (ou perdant) on est victime du fait que les embrouilles surviennent. Je connais des personnes qui, où qu’elles aillent, quoiqu’elles fassent, avaient des ennuis, on venait leur chercher des noises, et soient en venaient aux mains, soient entreprenaient une désescalade etc. Puis un jour elles ont changé quelque chose, d’attitude, de mode de pensée, et il ne leur est plus jamais rien arrivé. Je dirais que ce qui m’intéresse dans la pratique, c’est ça, développer ce qui conduit naturellement à ne jamais se retrouver piégé dans ce genre de situations.

J’aurais pu aussi répondre plus simplement en reprenant les trois citations de ma « com » Kansenkaï :
« De toutes les capacités physiques, le relâchement est la plus importante. » — Léo Tamaki
« Tu es enfermé dans la forme, c’est pour ça que tu n’y arrives pas. » — Hino Akira
« Sentir le danger et l’éviter. Voilà bien une attitude martiale. » — Kuroda Tetsuzan

Quel est l’importance de l’attaque et de l’intention correcte dans ta pratique et comment développes-tu ces capacités chez tes élèves ?

L’attaque est donc très importante. Mais comme il est très difficile de faire une attaque correcte (une attaque correcte est une attaque qu’on ne peut contrer et qui atteint son but), on travaille généralement en mettant l’accent sur certains aspects plutôt que d’autres. Le travail se fait toujours à vitesse lente pour commencer et plus le niveau augmente, plus cela peut aller vite bien sûr. Mais ce qui importe c’est bien sûr la part d’intention et de sensibilité. A ce stade, la question de la puissance est complètement secondaire. La précision du geste, le timing, priment.

L’engagement nécessaire pour rendre attaque et intention justes implique de la part de la personne qui attaque d’être suffisamment sensible pour modifier son attaque s’il sent (intention) ou voit (appel) qu’il ne va pas pouvoir atteindre son but (je vois gros comme une maison que mon attaque va être contrecarrée par une technique). L’objectif de l’attaquant n’est donc pas de donner un coup de poing mais de réussir à atteindre à l’intégrité de celui qu’il vise, la forme que prend l’attaque (frappe, saisie accompagnée d’une frappe, immobilisation, étranglement etc.) n’est jamais que le moyen qu’il a estimé être le plus adéquat à cet instant T pour atteindre son but. Donc si l’autre bouge, amorce un contre, cherche à placer une technique de manière téléphonée etc., alors l’attaquant n’a aucune raison de continuer son action et se laisser prendre au piège, au contraire, il a tout intérêt à instantanément de changer son attaque en autre chose. Alors de son côté, la personne attaquée ne veut pas se recevoir l’attaque, donc il a tout intérêt à cacher son action de contre en laissant croire à l’agresseur que son attaque est en train d’atteindre son but…

Que l’on attaque ou que l’on contre, les compétences à développer sont exactement les mêmes, et cela consiste notamment à sentir de manière globale ou dissociée et non pas juste en portant son intention sur le poing qui va frapper ou sur la technique de contre. Ce que je résume par cette phrase : l’intention inflexible, la forme est flexible.

Pour ceux que ça intéresse, je les renvoie aux articles que j’ai pu écrire dans Dragon Spécial Aïkido : http://kansenkai.com/articles

C’est évidemment très difficile et je suis moi-même encore loin de la maîtrise ! Mais tel est en tout cas le cadre de l’étude. Pédagogiquement, la mise en place se fait progressivement via différents éducatifs de sensibilité, d’harmonisation, de mouvement global ou dissocié, de lecture d’intention les yeux fermés etc. J’en présenterai plusieurs aspects à l’Atelier à l’ADDAM, le 4 février !

Comment concilies-tu les contraintes modernes, en particulier sur le temps de pratique, avec l’enseignement traditionnel ? Pour toi, est-ce que le niveau de qualité des anciens est compatible avec le style moderne de la pratique ?

Disons que l’aïkido est un art moderne, issu d’une vision occidentalisée de la pratique (comme tous les trucs en ‘do’) et qui s’est éloignée de l’enseignement traditionnel pour des raisons de diffusion au plus grand nombre (alors que l’enseignement traditionnel a une obligation de transmission hyper localisée). Mais le Kishinkaï aïkido peut réussir le pari, par ses particularités, de concilier ces deux extrêmes, la diffusion et la transmission.

A partir du moment où les arts martiaux sont un loisir, ils n’occupent qu’une part négligeable du temps de vie de la plupart des pratiquants. Mais c’est aussi un état d’esprit à cultiver. Pour qu’une transmission soit possible, ce qu’il faut mettre au coeur du système, c’est la conquête du savoir/savoir-faire par les apprenants. Les meilleurs systèmes apprennent toujours au pêcheur à pêcher. Mais au-delà de cet acte volontaire de conquête, comme le rappelle par exemple Kôno sensei, ce qui nous forme de manière profonde, c’est l’environnement.

Pour nous qui vivons au 21e siècle, tenter de retrouver la façon de bouger des samouraïs, c’est travailler dans une direction différente de l’usage normalisé du corps de nos sociétés. Pour combattre l’influence puissante de l’environnement, la méthodologie, même dans le bref moment du temps de pratique, doit d’abord et avant tout créer un environnement propice. Et cela commence à l’intérieur de sa tête. Et cela passe par un cadre pédagogique précis mais ouvert, cela passe par l’exemplarité etc.

On peut dire que vivre c’est apprendre.L’être humain passe son temps à apprendre. Même si apprendre consiste à renforcer une mauvaise habitude. Je veux dire que c’est notre lot, qu’on ne peut y échapper. La plus grande difficulté est de désapprendre. Il y a cet adage qui dit qu’il faut vider sa tasse avant de monter sur un tatami. Mais c’est un acte totalement impossible, puisqu’avant même de commencer l’apprentissage d’un art, nous sommes déjà plein à craquer de ce que nous sommes, de tout ce que nous avons vécu ! Envisager le corps comme un contenant et le savoir-faire comme un contenu, c’est une certaine vision du monde. Mais corps et faire ne sont-ils pas totalement indissociable ? C’est Hino sensei qui explique qu’il y a deux façons de pratiquer : par addition, en ajoutant des choses à ce qu’on sait déjà, ou par soustraction, en retirant ce qu’on sait, en enlevant tout ce qui nous encombre… Et c’est bien sûr le plus dur puisque c’est difficile de se défaire de ce que nous avons été fait. J’ai plus que jamais le sentiment que la pratique d’un art martial, c’est apprendre à « vider sa tasse »… Au sens de modifier notre faire, donc notre corps. On ne vide pas sa tasse avant de pratiquer sur le tatami, c’est pratiquer sur le tatami qui est vider sa tasse. Et ça dure une vie de pratique. Le corollaire de ça, c’est que le rôle de l’enseignant est secondaire.

Si le cadre est clairement défini, les plus assidus, les plus intéressés, les plus passionnés iront naturellement vers une pratique qui dépasse le cadre du temps de pratique dans le dojo pour déteindre sur la vie quotidienne. Ce que je veux dire c’est que le cadre, c’est bien sûr l’étude des formes ou des principes, mais c’est aussi l’environnement de l’étude. Il faut que chaque seconde de la pratique passe, au risque de me répéter, par de la bienveillance, du relâchement, de l’écoute, de la parole active, de l’humilité, de l’accueil bienveillant, de l’absence de confrontation, le refus de la foire d’empoigne etc. que ce soit dans l’approche libre ou contraignante (forme)… Plus le goût de l’effort, de la recherche, de la créativité, de l’ingéniosité etc. C’est tout ce cadre-là qui, à mon sens, forme profondément la personne, bien plus que les gestes techniques. Et tout cela est induit par les principes qui forment le socle de la pratique. L’avantage indéniable d’un art moderne comme l’aïkido, c’est qu’il n’y a pas de profondeur. Tout est à plat, le catalogue technique se résume à un tableau Excel ! Les principes anciens y trouvent aisément leur place et permettent même de rendre les formes plus contemporaines.

As-tu des pratiquants références ou modèles tout pratiquants ou même toutes disciplines confondues ?

Je les ai déjà cités : Léo Tamaki, Issei Tamaki, Tanguy Levourc’h, Julien Coup, les quatre piliers, Nobuyoshi Tamura, Akira Hino, Tetsuzan Kuroda, les ‘sources’… Mais aussi Yoshinori Kôno, Masaaki Hatsumi, Ryabko, Vassiliev, Komarov… Ceux-là, je ne les ai jamais rencontrés (si, le premier, une fois) mais il y a les vidéos, les écrits… Un jour, Kuroda sensei a provoqué sur moi un effet de déstructuration irrésistible et inexplicable, sur un simple contact, sans qu’il bouge d’un pouce. J’ai vu des images de Ryabko faisant exactement la même chose à ses partenaires. Pour moi, il est vraisemblable qu’ils exprimaient là un savoir-faire de haut niveau sinon identique du moins très proche…

Tada sensei reste un modèle fort, non pas technique, je ne pratique plus du tout l’aïkido de Tada sensei, mais par affection, ayant commencé l’aïkido chez lui, et surtout parce qu’il a 88 ans et il bouge et se déplace exactement avec la même énergie, la même vigueur, la même prestance que quand je l’ai connu en 1986 quand il en avait 57… On remarquera bien sûr qu’il s’essouffle un peu. Ce qui est normal, c’est un homme âgé ! Adapte-t-il pour autant sa pratique à son âge ? Il projette toujours aussi loin ses partenaires… C’est une immense source d’inspiration !

Une autre source importante sont les écrits. Il peut s’agir d’écrits anciens ou d’ouvrages dans des domaines transversaux. Pour les premiers, il s’agit d’écrits de maîtres célèbres comme Musashi ou Kamiizumi et j’essaie de comprendre les versions originales (les traductions étant généralement inutiles tant elles sont mauvaises, à l’exception du traité des Cinq Roues de Tokitsu qui est excellente !) et pour les seconds, je citerais au hasard des auteurs comme Paul Watzslawick, F.M. Alexander, Alice Miller… La liste est longue ! Mais par exemple je viens de finir le second bouquin traduit en français de Komarov, il fait déjà partie de mes ouvrages de référence !

As-tu des objectifs ou des envies pour le développement de ton école, le Kansenkaï ?

Le Kansenkaï est encore bien jeune, j’ai encore peu d’élèves, alors je vais évidemment continuer à le développer… Cela passe aussi par les Ateliers intensifs d’étude des principes ainsi que les stages intensifs. Il y a également une méthode que j’ai baptisé la Gymnastique de la Perception qui est actuellement en sommeil et que j’aimerais développer pour les personnes que la martialité n’intéresse pas. C’est une activité de bien-être autour de la mobilité corporelle et la sensibilité de contact et sans contact. Pourquoi pas également développer des ateliers plus ciblés en fonction des rencontres. Il faut par ailleurs que je relance mon orchestre d’improvisation démocratique dont les fondements sont les mêmes qu’en budô ; ainsi que les autres activités de l’asso… Mais surtout je dois continuer à travailler car j’ai encore un trop petit niveau par rapport à ceux qui m’inspirent !

Je pense que les rencontres sont importantes, celles qui entretiennent la recherche et l’exploration et qui sont autant de défis enthousiasmants ! J’ai eu l’occasion d’animer un petit atelier dans une école de danse et il y aurait beaucoup de très choses intéressantes à mettre en place sur le long terme, que ce soit avec des danseurs, des comédiens, des musiciens, des enseignants etc. et évidemment des pratiquants d’art martiaux. J’apprécie quand des pratiquants de tous horizons participent aux Ateliers ou aux stages, notamment les pratiquants de systema qui viennent grâce à Richard Mugica… Je rêvais d’un atelier spécifique avec des gens du systema et il n’y a pas à dire, ton invitation exauce un vœu !

Merci pour ton temps et à bientôt en stage !

C’est moi qui te remercie pour ton invitation, c’est un grand honneur.  J’ai une affection particulière pour le systema et j’espère que je pourrai, sinon enrichir, du moins apporter un autre point de vue à la pratique de tes élèves. Cela promet en tout cas d’être un moment d’échange des plus intéressants ! Merci Yvan.


Pour plus d’infos sur Taro: je vous invite à consulter son site: Kansenkai.com

Taro donnera un stage à Toulouse à l’ADDAM le 4 février 2017 de 10h à 21h.

Les informations et les inscriptions se font sur le site de l’ADDAM.

A bientôt!

Taxam

Une réflexion au sujet de « Interview: Taro Ochiaï du Kansenkaï »

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