I Paceri: l’art non-martial corse de Jean-Luc Sauge

I Paceri, l’interview!

Bonjour à tous,

voici une interview de Jean-Luc Sauge, un enseignant à la frontière entre les arts martiaux et les méthodes de développement personnel. Jean-Luc a fondé une école, I Paceri, les chercheurs de Paix. J’ai eu l’occasion de le rencontrer sur la route vers un de ses stages durant laquelle il a fait une escale par mon club. J’ai découvert une personne très intéressante avec une démarche profondément humaniste. La recherche de l’efficacité dans le combat n’est pas son objectif, mais le combat est plutôt une métaphore de la lutte pour s’améliorer soi-même. Bien-sûr on retrouve ce concept dans de nombreux arts martiaux mais chez I Paceri, c’est la principale finalité recherchée. Pour mieux comprendre cette démarche, voici l’interview ci-dessous.

Le fondateur d’I Paceri, Jean-Luc Sauge

 

Bonjour Jean-Luc et merci d’avoir accepté cette interview. Peux-tu pour commencer te présenter et nous parler un petit peu de ton parcours ?

Bonjour tout d’abord je tiens à te remercier de l’intérêt que tu portes à mon travail, cela me touche sincèrement.

Je m’appelle Jean Luc SAUGE j’habite en Corse et j’ai 55 ans. Mon parcours est simple ; la porte d’entrée fut  le Karaté que j’ai commencé à pratiquer en 1977 pour aboutir à ce qui est mon enseignement d’aujourd’hui.

Le long de ce chemin, ce ne furent ni les ceintures, ni les méthodes, ni les médailles en chocolat, ni les stages qui furent les éléments essentiels de la construction de ma pratique, mais bien un fond de curiosité, de remise en question, d’intuitions, de risque et de rencontres qui m’ont mené ici et aujourd’hui.

Au cœur de ces rencontres Jean Marc Ortega avec lequel j’ai commencé à travailler en 1986 et qui m’a permis d’oser interroger et remettre en question. (Je laisse le lecteur découvrir si il le veut qui est Jean Marc Ortega en passant par un moteur de recherche et de visiter son site www.taovie.com ).

Depuis 20 ans maintenant dans ma pratique souvent solitaire quasi quotidienne, une question forte a émergé : A quel besoin profond, je tente de répondre, en passant une grande partie de ma vie à m’entrainer à frapper des gens ?  

Afin de tenter de répondre à cela je me suis formé en gestion du stress et des émotions, je suis allé à la rencontre de la danse thérapie, je suis devenu formateur en régulation non violente des conflits, j’ai rencontré et interrogé des pratiquants, je suis allé explorer mon intériorité. Chemin qui m’a permis de mettre à jour les profonds moteurs de mes engagements martiaux et sans doute ceux de pas mal d’entre nous.   Une rencontre nécessaire qui m’a permis de transformer ma vue de la relation conflictuelle.

Aujourd’hui je propose donc des stages, des coachings et des formations qui nous permettent d’aller a la rencontre de la violence en commençant par notre propre violence. Cette connaissance de Soi que l’on retrouve en filigrane comme un aboutissement de la plupart des arts martiaux, je prends le parti de commencer par elle ; directement. Ce qui n’est pas loin s’en faut la voie la plus facile pour la plupart d’entre nous. Mais que de temps gagné.

Ton concept est I Paceri. D’où vient ce nom ? Quelle est l’objectif recherché dans cette pratique ?

Il y a quelques années l’association pour une fondation de Corse a lancé un programme de formation de formateurs en régulation non violente des conflits. J’en fus un des bénéficiaires et au terme de celle-ci je mélangeais les outils appris et mon parcours martial pour une proposition singulière. Je nommais celle-ci I Paceri.

I Paceri (les faiseurs de Paix) furent au cours de l’histoire violente de la Corse rythmée par les vengeances (vendetta) , les médiateurs pacificateurs en charge d’atténuer les tensions. La présence de faiseurs de paix sur une terre de violence donnait à ma pratique un symbolisme que je revendique. 

La pratique s’appelle « A Pace » ( a Patché avec un accent tonique sur le a) qui signifie la Paix

L’objectif de la pratique est simple c’est un renversement total de paradigme. Les arts de combat suivent généralement un chemin qui débute par le développement de la capacité d’avoiner son prochain, pour enfin au bout du compte arriver à être assez rassuré pour tenter d’essayer de trouver la paix. Résumé par la formule « Si tu veux la paix prépare la guerre ». L’agression sauvage par un individu restant le point d’ancrage de la pratique.

Je fais le choix d’un autre objectif. Mon but premier est de  forger une capacité à se pacifier face aux nombreuses violences de moindre intensité que nous vivons au quotidien,  puis d’éprouver cette compétence peu à peu vers des violences de plus forte intensité. « Si tu veux la paix prépare la paix » devenant notre maxime.

Je travaille par le corps, la respiration, l’esprit, la capacité à générer et ancrer un profond sentiment de paix et de calme en Soi. Je travaille sur le mouvement libre, relâché prenant soin que cette paix soit toujours présente. Puis au fur et à mesure que cette capacité s’ancre et devient habituelle, nous venons éprouver cette paix face à l’adversité : avec des frites en mousse, des bâtons, les poings etc jusqu’à arriver à l’agression. A chaque niveau d’épreuve et d’armes, nous découvrons des problématiques différentes qui nous amènent à chercher des solutions techniques, corporelles, mentales, émotionnelles pour faire face. L’étudiant développe alors ses capacités d’adaptation, de protection, de gestion du conflit qui sont ancrées dans un socle de calme, de sensibilité aux choses et de stabilité émotionnelle.

Dans ta démarche, où se situe l’art martial, si tu penses qu’il s’y trouve.

J’ai lâché le terme d’art martial depuis un certain temps parce que je ne m’y retrouve plus dans l’acceptation du terme « martial » qui parle de guerre.  Je garde néanmoins un attachement à la notion de voie DO qui pour trouver l’équilibre mobilise les trois plans de l’être Shin l’esprit, Gi le cœur, Tai le corps. Un triptyque de développement personnel qui me parle.  

Concernant l’aspect plus pragmatique de la question à savoir est ce que ce travail peut permettre de faire face à une situation violente type agression ? 

Par la pédagogie propre à  « A pace », en cultivant la paix en moi j’ai privilégié le relâchement du corps, la vue périphérique qui m’ouvre au monde et me permet de percevoir les plus infimes changements de celui ci, j’ai cultivé le calme et l’empathie qui ont le pouvoir d’agir sur l’autre à travers les neurones miroirs, j’ai appris à mobiliser des hormones qui rendent mon corps décontracté, mes mouvements libres, ma pleine présence aux événements, j’ai appris à connaitre et pacifier mes émotions pour qu’elle ne débordent plus, j’ai appris à canaliser mes pensées pour clarifier mes intentions, j’ai appris à mobiliser et diriger ma force de vie … Toutes qualités qui associées à un bagage techniques devraient pouvoir  m’aider à faire face à un opposant avec discernement et efficacité.
Au moins aussi sûrement qu’en étant sous explosion émotionnelle, l’organisme plein d’adrénaline, le corps contracté, le regard focalisé, le mental stratégique déconnecté de la réalité des événements sous la pression des émotions.

De ce point de vue je crois effectivement que ce que nous travaillons peut être un précieux bagage pour faire face.

Travail à deux

Mais soyez assuré que ce n’est de ce point de vue ni une technique ultime, ni une réponse sûre, ni une approche qui se situerai au dessus des autres. Tout au plus un travail qui a sa pertinence face à un objectif de défense personnelle.

Tu laisses une grande place à l’improvisation dans ta pratique. As-tu malgré cela une démarche de construction corporelle ? Si oui, comment génères-tu ta force et ton mouvement dans la pratique ?

Je n’ai pas a proprement parler de démarche de construction corporelle, mais plutôt une démarche de prise de conscience de ce qui est possible à chacun. A travers la rencontre de chaque  articulation et des mouvements qui sont possibles à celle-ci nous découvrons peu a peu la notion de corps disponible. Chacun réalise souvent qu’il ne s’autorise pas un certain nombre de mouvements, soit parce qu’il est conditionné par un certain nombre de pratiques, soit parce qu’il y a un blocage social qui ne lui permet pas de s’autoriser à faire certains mouvements ou certaines positions au sein du groupe. Il touche souvent les limites de la liberté qu’il s’octroi  ce qui ne manque pas de le surprendre.

Puis quand le corps est ainsi libéré nous allons à la rencontre de notre émotion, par de la musique, par la rencontre avec l’autre constatant que cette émotion nous (é)meut. Rappelons que l’étymologie d’émotion est E movere : mettre en mouvement en dehors. Pour maintes raison que je ne peux développer ici, nous nous servons de ces émotions comme moteur de l’action, ce pour quoi elles existent à la base. Sans doute encore une différence d’approche, la plupart des disciplines s’évertuant à prendre distance avec les émotions, les considérant comme parasitaires.

Le corps ainsi libéré mu par la puissance émotionnelle est rapide  et doté d’une grande énergie vitale qui surprend souvent le pratiquant.

Tu cherches à réconcilier l’aspect physique et l’aspect émotionnel dans ta pratique. Quels sont les grands principes permettant d’atteindre cet objectif ?

J’offre des temps de mise en mots des ressentis de ce qui a été traversé lors des échanges. Ces temps mettent en évidences les différences de perceptions des partenaires et permettent d’appréhender le monde de l’autre. J’utilise la grille de lecture de la CNV (communication non violente de Marshall Rosenberg) qui nous offre une trame qui permet de dissocier : ce que je constate, ce que je ressens, ce dont j’ai besoin, et ce que je mets en action pour rétablir mon équilibre.

 Ce travail s’appui également sur la mobilisation de la créativité des pratiquants. Nous créons par exemple des échanges de combats sur des attaques tirées au sort qui obligent les élèves à chercher des solutions, mobilisant ainsi des ressources nécessaires à la gestion du chaos dans une situation de crise.

Une sorte de kata créatif à deux.

I paceri semble être une pratique fondamentalement sociale. Peux-tu nos donner quelques exemples du développement du travail en groupe lors de tes cours ?

 

Prenons un exemple simple. Quand dans l’échauffement je propose de faire des pompes. Il est communément pratiqué le fait que l’enseignant compte et que chacun fait la série. Au bout du compte il est probable que cette série n’aura pas suffit aux plus costauds et que cette même série aura mis en échecs les plus faibles. Je propose une alternative a même de créer des dynamiques de coopération .Je demande  au groupe de faire le maximum de pompes en deux minutes par exemple.

Ils sont en cercle et le premier commence, quand il faiblit le second reprend et ainsi de suite. Un élève peut en faire trente, le second cinq et ainsi de suite. Au bout des deux minutes, on arête. Je note combien de pompes ont été effectuées et je leur propose d’imaginer une stratégie pour en faire plus. Ainsi chacun est force de proposition, chacun donne au groupe ce qu’il peut, chacun est encouragé dans son travail. On fait plusieurs séries de deux minutes qui permettent ainsi de cumuler un grand nombre de pompes, d’essayer des stratégies et de souder le groupe.  De nombreuses déclinaisons sont possibles et le principe coopératif est là dans un exercice éminemment personnel

Comment se déroule un cours type chez I Paceri ?

 

Un temps de méditation et de retour à soi pour ancrer la paix. Un temps de mobilisation du corps. Un temps de danse pour connecter l’émotion. Un temps de libération du mouvement à travers des exercices seuls ou à deux. Un temps de travail au bâton. Un temps de travail avec partenaire. Un temps créatif. Un temps d’échange sur des actions de combat pour ceux qui le désirent. Un temps de cercle de parole. Un temps de retour à Soi et de gratitude.

Voila une trame possible au milieu de tant d’autres…

 

Quel type de public vient à ta rencontre aujourd’hui pour pratiquer I Paceri ?

Des publics d’une grande variété : artiste martiaux cherchant de nouvelles pistes de travail, personnels de sécurité et personnes confrontées à la violence, personnes ayant subi des violences et cherchant à reconnecter une image de Soi éprouvée, personnes ayant un parcours dans la non- violence intéressées par la dimension corporelle de mon approche , personnes en recherche de développement personnel, danseuses et danseur, cavaliers…

Dans les nombreux retours que j’ai pu avoir je crois qu’au delà de la pratique, qui peut plaire ou pas, il m’est reconnu la capacité de créer le lien dans le groupe quelque soit sa composition. La capacité à donner à chacun la sécurité nécessaire pour  qu’il s’autorise à aller vers ce qui lui est possible sans se sentir jugé. Chacun s’est senti libre d’explorer son potentiel.

En toute modestie j’essaye de  faire mienne la maxime de Jiddu Krishnamurti  «  Je ne fais que vous présenter quelque chose que vous êtes libre d’accepter ou pas »

 

Pratique d’I Paceri en bord de mer…

 

Comment vois-tu le développement de ta pratique et de ton école  I Paceri dans les années à venir ?

Pour l’instant je suis comme un ronin , ces samouraïs sans maitre qui voyageaient d’école en école, les provocations en duel en moins bien sur. J’ai plaisir à répondre aux demandes qui me sont faites a travers la France.

Je suis allé faire une démonstration artistique lors de la journée des violences sexuelles faites aux femmes, je suis intervenu dans des dojos de karaté, j’ai fait des formations à des formateurs en non- violence, j’ai travaillé sur la détermination dans une formation de danses thérapeutes.

Ma pratique se prête à un grand nombre de problématiques. J’aimerais néanmoins collaborer  avec des équipes autour de publics plus en besoin de ressources  pour faire face : femme battues, jeunes en difficulté etc. tant au niveau des encadrant que des publics concernés.

Je suis ouvert à toutes propositions.

J’aime pour le moment cette vie de rencontres qui enrichissent à chaque fois ce que je suis et ce que je fais.

 

Quelle est ton actualité proche et où peut-on pratiquer sous ta direction I Paceri ?
 

Je pose des stages régulièrement ; le prochain est un stage exceptionnel ; non parce que j’y enseigne, bien sur ,mais parce que c’est un stage coopératif des « chercheurs de paix » animé par 8 enseignants d’arts martiaux, engagés, combinant expériences et compétences dans leur domaine.

Il aura lieu à Rennes Les 20 et 21 mai. Au cours de ces deux jours nous nous  interrogerons sur la possibilité de réponses non-violente et créatives face au conflit et à l’agression.

Le thème sera :
« La recherche de paix face à la confrontation physique ».

Je suis très heureux d’avoir initié cela parce que je crois qu’il  est temps d’élaborer de nouvelles disciplines, de nouvelles pédagogies, de proposer d’autres voies que la violence contre la violence pour faire face à ce drôle de monde

Toutes les infos sont sur le site www.ipaceri.com et sur la page Facebook I Paceri

 

Je te remercie .

Merci pour cette interview et à bientôt !
 

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