Les pop-ups instructeurs

Le milieu des arts martiaux est un milieu particulier. C’est également un milieu qui à l’instar “des pratiques de santé” alternatives attire son lot d’incompétents plus ou moins honnêtes sentant la possibilité d’un gain rapide sans trop se fouler. Ils se fourrent généralement le doigt dans l’oeil vu comme il est compliqué de gagner sa vie avec les arts martiaux (ou les pratiques de santé sus-citées…) et leur durée de vie et donc relativement courte. C’est ce que j’appelle les pop-ups instructeurs. Ils arrivent font un peu de bruit, vendent ce qu’ils peuvent et disparaissent… C’est le sujet de cet article en cette période de rentrée.

ça sort de nulle part, c’est improbable, c’est moche, bienvenue chez les pop-ups instructeurs!

Introduction

 

Depuis environ 30 ans, le nombre de disciplines disponibles a littéralement explosé du fait de passionnés qui se sont déplacés aux quatres coins du monde pour ramener de nouvelles méthodes. En effet, alors que dans les années 70 on ne voyait globalement que des disciplines d’origines japonaises, on a maintenant des disciplines provenant de toute l’Asie, d’europe, d’Afrique, des Etats-Unis, d’Amérique du sud… Tout cela dans quasiment toutes les grandes villes de France.

Les pionniers ont globalement été chargés, plus ou moins officiellement ou avec plus ou moins de soutien des fondateurs, de développer ces disciplines en France. Etant les seuls à savoir, ils étaient légitimement les instructeurs, parfois sans même avoir à présenter un diplôme ou même parfois, une affiliation quelconque.

Evidemment, ces pionniers ont souvent poursuivi leur apprentissage et les têtes de file aujourd’hui sont ces personnes qui ont une reconnaissance totalement officielle de la part des représentants des différentes disciplines ( à la pelle on peut citer la boxe thai, le krav maga, le jiujitsu brésilien, les kali/ Escrima, les wushus ou plus récemment Aunkai ou systema).

 

Les zones grises de la législation française

 

Pour la plupart de ces disciplines, la législation française fait qu’il n’y a pas de reconnaissance étatique pour ces instructeurs. La seule solution est d’intégrer une fédération d’arts martiaux déjà existante. Celle-ci structure des passages de grades officiels donnant droit au pratiquant d’avoir une reconnaissance officielle. Et surtout de pouvoir gagner des sous. Evidemment, ce fonctionnement apporte son lot d’incohérence.  Exemples connus d’experts de karate qui vont évaluer des profs de kali, de silat ou de krav maga. A partir de là, il y a eu donc deux choix, accepter cela et intégrer ce système ou alors, rester en marge et accepter l’absence de reconnaissance officielle.

Théoriquement, pour gagner sa vie, il vaut mieux rester avec ces fédérations qui délivrent des autorisations d’être rémunérées contre pour enseigner. On ne parle pas des autorisations d’enseigner qui elles sont totalement inutiles puisque n’importe qui peut enseigner n’importe quoi tant qu’il n’y a pas d’argent qui circule. On essaiera de comprendre la cohérence pédagogique de la chose. A moins que ce ne soit qu’une histoire de monopole monétaire? Non, les fédérations sont bien au-dessus de ça… Soit dit en passant, je ne les vois pas aller vers de beaux jours vu la dérégulation ambiante prônée par nos gouvernants. Mais bref, revenons en à notre sujet:

Et c’est là que sont apparus les pop-ups instructeurs

Le quand même avantage des systèmes fédéraux

La reconnaissance officielle d’un instructeur, même si elle n’est pas parfaite, à au moins un mérite, à un moment donné, la personne en question doit pratiquer et travailler pour être validée. Encore plus dans le cadre du BJEPS ou sa version actuelle dont je ne me souviens plus du nom qui va au-delà d’une simple reconnaissance martiale. Il y a une sorte de filtre en quelque sorte.

L’absence de reconnaissance officielle entraîne le problème suivant, n’importe qui peut prétendre faire n’importe quoi. Aujourd’hui, je peux prétendre être représentant officiel d’un obscur style de combat d’une tribue cachée en amazonie, personne ne me dira rien. J’accrocherais sur mon mur une écorce d’arbre de la forêt amazonienne (achétée à Jardiland). Dessus, il y aura l’empreinte de la main de mon maître, faite en terre boueuse pigmentée pour légitimer tout ça. Puis, je m’installerai dans un coin pas trop proche d’une grande ville histoire que ça passe bien. Une petite com’ sur le fait que c’est un style mortel utilisé depuis des siècles. En effet, il a permi aux indiens d’Amazonie de survivre contre des anacondas de 8m de long et les tribus rivales. Tout les ingrédients réunis pour faire un carton.

Alors certes, je me ferai basher sur internet, mais comme mon style de combat est trop dangereux, je peux pas prouver qu’il est efficace du fait des lois de ce pays. Voilà, le tour est joué.

Petit exemple d’un terreau à pop-ups instructeurs

 

Sans aller jusque là, je vais prendre le cas du systema (parce que je suis dedans mais la même chose pourrait être appliquée dans d’autres disciplines sans opposition). En systema, le terreau est parfait pour ce genre de pratique.  Cela ne veut pas dire que c’est le cas dans toutes les écoles. Certains luttent plus que dans de nombreux styles… C’est juste le contexte qui prêtent bien aux dérives: une com’ de type spetnaz, pas de sparring, une absence totale de reconnaissance officielle et des diplômes d’instructeurs distribués comme des petits pains. Le petit plus, entretenir un flou artistique sur ce qu’on vient réellement travailler.

Ceci assure une badassattitude pour ceux qui ont les dipômes avec l’assurance de ne jamais avoir à prouver quoique ce soit. Et au cas où ça commencerait à puer niveau réputation, on va chercher un diplôme dans un autre style russe, on appellera ça aussi systema et on est tranquille.

Soit dit en passant, pourquoi autant d’école utilise le mot systema? Après, tout, système, ça veut pas dire grand chose en soi. Il serait plus intéressant d’utiliser un nom qui exprime réellement la pratique de fond ou l’origine du système non? A moins que ce ne soit simplement parce que ce mot suite à un travail marketing exemplaire de Valérie Vasiliev à populariser ce terme en occident et que tous les opportunistes moins doués autour veulent profiter de ce travail pour leur promotion?

 

La reconnaissance sociale par le diplôme

 

Le problème vient principalement de la vision du diplôme. Un diplôme d’instructeur veut dire que la personne peut enseigner le style qui lui a délivré le diplôme. Point. A aucun moment ce n’est une reconnaissance du niveau de la personne. De même pour les représentants. Représentatn veut dire qu’ils représentent une personne en France. Qu’ils organisent les stages, qu’ils structurent un courant. Jamais qu’ils sont bons. Il faut bien comprendre que l’idée première de délivrer des diplômes est de développer un style. Ainsi, on augmente le nombre de pratiquants pour gagner de l’argent lors de stages. Je n’ai d’ailleurs aucun problème avec ça. La reconnaissance du niveau par contre ne nécessite pas de diplôme.

Anecdote amusante, en systema, Arend Dubbelboer, un des meilleurs européens en systema est instructeur in training… Konstantin Komarov n’est pas reconnu comme instructeur. De quoi prendre du recul sur le niveau supposé des instructeurs qui eux ont le papier…

Les pop-ups instructeurs jouent sur cette ambiguité. Dans le grand public non initié, un diplôme veut dire que la personne est bonne puisqu’en France en particulier, le diplôme est important et reconnait toujours une compétence. Donc il est indispensable et le diplome le plus original possible est recommandé. En particulier quand on voit que son niveau est trop faible pour se faire une place dans un secteur ou un courant martial trop plein.

Ainsi, tout le monde s’y retrouve, le fondateur du courant parce qu’il multiplie ses instructeurs et donc son marché mais aussi le pop-up. En effet, avec un effort minimum (genre deux/ trois stage de quelques jours sur un an) et une compétence quelconque prend une place d’instructeur qui socialement lui donne une position et qui lui rapporte de l’argent. Tout le monde s’y retrouve, sauf l’étudiant qui se retrouve dans un cours que parfois il aurait pu lui même donner après un ou deux stages…

 

Reconnaître les pop-ups instructeurs

 

Donc comment s’y retrouver? En se renseignant, en comprenant comment on devient instructeur, en demandant le temps effectif de pratique. Un an de pratique 18 ans d’arrêt et 6 mois de pratique ça fait pas 20 ans d’ancienneté… Pourquoi pas en testant le prof. Pas besoin d’être un abruti mais voyez si il bouge comme il demande de le faire. Quelle énergie il met dans les exercices d’opposition, quel ego il met dans ce qu’il fait? Attention, quand je dis tester le prof, c’est dans son cadre à lui, pas dans votre cadre à vous. Maintenant, s’il annonce que vous avez le même cadre, ben go.

Parfois même, est-ce que le prof est connu dans la communauté (de sa discipline déjà c’est pas mal, mais en dehors aussi…). Par exemple, en systema, il y a des gens qui apparaissent, on ne comprend vraiment pas d’où ils sortent mais ils ouvrent un club. Bon on connait pas tout le monde mais de réputation quand même, surtout en local…

Est-ce qu’il pratique lui-même pendant les cours? Est-ce qu’il donne les ordres puis ensuite reste sur le côté à ne rien faire? Avec qui s’entraîne t-il (elle d’ailleurs aussi, les femmes ne sont pas en reste bien au contraire)? Voyez aussi si l’instructeur incite les élèves à aller en stage avec des gens reconnus ou pratiquer lors d’interclubs.

Si un club est fermé, qu’il n’invite personne, c’est en général mauvais signe… Surtout s’il y a un club qui fait le même chose juste à côté et qui invite constamment du monde.

Regardez les prix aussi. Un style obscur qui débarque de nulle part, qui propose des cours à des horaires improbables dans des lieux qui le sont tout autant et qui demande une fortune. Voilà des mauvais signes…

 

L’exception du groupe de travail

 

Un bémol toutefois. Différenciez ceux qui créent un groupe de travail pour pouvoir s’entraîner parce qu’il n’y a pas de clubs à proximité. Dans ce cas, il n’y a pas nécessairement de diplôme et l’instructeur travaille avec ses partenaires. Le but ici est de s’améliorer avant tout pour pouvoir seulement plus tard ouvrir une école. Par contre, le coût doit s’en ressentir. Il doit juste supporter les frais matériels ou l’invitation d’instructeurs expérimenter pour faire évoluer le groupe. On ne paye pas un enseignement dans un groupe de travail.

Dans un groupe de travail, le groupe leader ne sera pas spécialement expérimenté. C’est normal, il faut bien commencer quelque part… Je ne place donc pas du tout ce genre de personnes dans les pop-ups instructeurs.

 

Conclusion

 

Le phénomène des pop-ups instructeurs n’est pas sur le point de s’arrêter, surtout avec la dérèglementation à venir. L’avantage sera la sélection économique naturelle, mais ça vaudra pour tout le monde… Monter un club qui sort de nulle part n’est de toute façon pas une bonne idée. Ce n’est pas durable dans le temps. Par contre, ça peut faire perdre beaucoup d’argent aux pratiquants. Par conséquent, faîtes attention!

 

Bref, pour la rentrée, bon courage 😉 !

Un commentaire

  • Borderie Thierry

    En France le terme Diplôme (et peut être certificat) semble être réservé aux formations d’état. Beaucoup de formations associatives et privées utilisent le terme d’attestation.
    Tu as raison, il est difficile de ne pas se faire enfler par des imposteurs pro ou bénévoles. Le fait de présenter un diplôme validé par des ministères n’est pas non plus une panacée. pour beaucoup de pratiques exotiques, l’ état, n’y connaissant rien, délègue à des potes (réseaux politiques, familiaux , amicaux, pseudo initiatiques ou mafieux) qui se taille une féodalité juteuse et prévaricatrice. Effectivement, le prix accessible, l’humanité respectueuse, l’ambiance ouverte et sympathique, la disponibilité corporelle sont , par contre, des repères forts.

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