Interview: les arts martiaux et le militaire

Les arts martiaux et les sports de combat sont aujourd’hui pratiqués dans la grande majorité par des civils. Civils qui ont le luxe de théoriser sur ce qui marche le plus ou est le plus efficace dans la vraie vie. Or, certains combattent vraiment avec des enjeux vitaux: les militaires. Il m’a semblé donc intéressant d’avoir l’opinion d’un combattant professionnel appartenant en plus à une unité d’élite sur les arts martiaux et les sports de combat en cas de confrontation réelle. C’est l’objet de cette interview.

Bonjour Sébastien et merci d’avoir accepté de répondre à cette interview. Tout d’abord, peux-tu nous parler de ton parcours dans les arts martiaux et sports de combat ?

Bonjour Yvan, avec plaisir et merci de t’intéresser au monde militaire.

J’ai grandi dans les arts martiaux. J’ai commencé le karaté shito-ryu a l’âge de six ans, et je l’ai pratiqué continuellement jusqu’à mes 18 ans en compétition jusqu’au niveau national. En parallèle, j’ai pratiqué plusieurs années l’aïkido, la boxe thaïlandaise, et plus brièvement le judo. A mes 18 ans, je suis parti dans l’institution militaire, et il m’a été plus difficile de pratiquer dans un club régulièrement. En revanche, pendant plus de dix ans, j’ai pratiqué les sports de combat au sein des armées, et en particulier au sein d’unités spéciales du sud-ouest de la France. En parallèle de pratiquer dans l’armée, j’ai découvert le Kudo lors d’un voyage au Japon, et j’ai depuis continué à le pratiquer lorsque mon emploi du temps le permet.

Est-il nécessaire de pratiquer un art martial lorsqu’on est militaire ?

Oui, cela est absolument nécessaire. Le combat militaire est par nature martial. A l’instar des guerriers japonais qui devaient maitriser plusieurs disciplines telles que le tir a l’arc, l’équitation, la lutte ou le sabre, le militaire se doit de maitriser plusieurs disciplines guerrières telles que le tir, le sanitaire, l’orientation, la tactique, et le combat a mains nues. La pratique d’un art martial ou sport de combat rentre donc dans une logique de développement de savoir-faire technique.

Mais pas uniquement à cela. La pratique d’un sport de combat permet d’acquérir, d’entretenir et de développer l’état d’esprit guerrier, la maitrise de soi, et surtout le respect de l’ennemi. Car il ne faut pas l’oublier, le militaire agit dans le cadre du droit international et suit des règles d’engagement très strictes.

 

L’armée française possède sa propre méthode de combat. Peux-tu nous dire d’où elle vient et ce qu’elle contient ? Comment est-elle enseignée ?

De manière générale, la méthode de combat dans les armées est le C4 (combat corps à corps adapté au combat de haute intensité), qui est enseignée au CNEC (Centre National d’Entrainement Commando) puis disséminé dans les régiments grâce aux instructeurs et moniteurs formés.

Cependant, bien qu’ayant suivi des formations en C4 au cours de leur carrière, les membres des unités spéciales suivent des formations qui sont spécifiques à leurs unités. Une multitude d’arts martiaux et sports de combat sont enseignés par des instructeurs de très haut niveau. Si une méthode fixe présente l’avantage d’un panel bien défini et plus facile à enseigner, elle est forcément biaisée et donc limitée dans son efficacité. A la guerre, tout peut arriver, et l’on doit être en mesure de faire face à n’importe quelle situation. Il faut donc prendre ce qu’il y a de meilleur dans chaque discipline et le faire enseigner par les meilleurs du domaine. C’est la vision qui prédomine dans les unités spéciales.

Pour les unités plus conventionnelles, le C4 est déjà un mix de plusieurs sports de combat qui a été créé pour faire face à des menaces multiformes. Le C4 prend également en compte l’environnement du militaire en zone de combat : comment combattre à main nues avec 40 kg sur le dos, avec un fusil en bandoulière, en état de fatigue, de nuit etc. A la différence de la compétition ou des entrainements dans une salle de boxe, le militaire n’a pas le luxe de pouvoir s’échauffer, ou de se préparer à un combat qui aura lieu a un moment bien précis. Tout peut arriver, a n’importe quel instant et par n’importe qui.

 

Quel est la place de ce type de combat en opération ?

Le bénéfice premier de la pratique des sports de combat se retrouve dans la technique a mains nues, en particulier lors de fouilles opérationnelles d’individus (comment amener au sol, control au sol, tout en prenant en compte son environnement et les menaces), ou tout simplement de combats très rapprochés comme c’est le cas dans les bâtiments. Elle inclut également l’utilisation des armes individuelles (fusil, pistolet ou autre) en dehors du domaine du tir, et fait une transition avec celui-ci.

Le bénéfice second est de forger un mental de combattant professionnel, qui connait ses limites lorsqu’il est poussé à bout et qui par conséquent saura se maitriser sous l’effet de la fatigue et de l’émotion. La pratique intense des sports de combat apprend également le courage.

 

Est-ce que tu continues à pratiquer depuis que tu as quitté l’armée ? Que t’apportes la pratique en tant que civil ?

Malheureusement, je pratique peu en ce moment, pour des raisons de blessure et de manque d’installations adéquates. Au quotidien, je compense la partie physique par beaucoup de sport d’endurance et de renforcement musculaire (principalement poids de corps) de manière à garder un esprit et un corps performants. Cela me permet aussi de soumettre mon organisme a des niveaux de stress réguliers (fractionnes, tabata etc) ; le stress du bureau n’est malheureusement pas le plus bénéfique ni le plus utile… Je pratique également le parachutisme civil et l’équitation qui me permettent de changer mon exposition au stress (en plus d’être des loisirs). Pour la partie sport de combat pure, j’ai adapté mon emploi du temps de manière à pouvoir prendre plusieurs sessions de quelques semaines par an pour réaliser des stages ou aller m’entrainer en Thaïlande.

 

Quelle est pour toi une bonne approche de la self défense et de la protection personnelle ?

A l’instar de ce qui est fait dans les armées, la partie sport de combat n’est qu’une partie de la protection personnelle. Travailler la confiance en soi, l’anticipation, la lucidité dans les situations de stress est aussi très important. A partir d’un certain niveau, on pourrait même introduire des notions de théorie des jeux pour se sortir de situations difficiles…

 

Quelles sont les disciplines que tu préfères ?

A titre personnel, j’ai un gout pour les disciplines dures, qui présentent l’avantage d’entrainer à la fois la technique et le mental, c’est-à-dire le courage, le contrôle de soi et la lucidité lors de situations de stress élevé. Et pour apprendre à gérer le stress, il faut par définition y être exposé, mais de manière intelligente. D’expérience, l’être humain perd une grande partie de ses capacités cognitives en situation de stress élevé, et la réussite dépend de (i) la capacité à rester lucide et prendre du recul (ii) la qualité des réflexes conditionnés, acquis au cours de (très) nombreuses heures d’entrainement.

Cependant, certaines disciplines plus soft sont complémentaires, telles que la pratique de la méditation ou des techniques de respiration, car il faut savoir varier les types d’entrainement, les types de partenaires et les types de situation pour éviter ce qu’on appelle le « drill de boite de conserve » qui est communément utilise en tir (http://www.nttc-france.fr/DetailElement.aspx?numStructure=41836&numElement=28759&print=ok). Les disciplines plus soft permettent également de s’entrainer sur du plus long terme, et s’adaptent plus facilement aux soucis de sante du quotidien. La clé d’un bon programme d’entrainement est l’adaptabilité.

 

Merci pour cette interview !

Avec plaisir et à bientôt

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