Peut-on pratiquer plusieurs arts martiaux en même temps?

Est-ce que je peux pratiquer plusieurs arts martiaux en même temps? C’est une question qui revient très souvent, on me l’a posée encore hier. Ce n’est par ailleurs par nécessairement une question posée par des débutants, des pratiquants avancées se la posent aussi. En fait, la réponse n’est pas nécessairement facile à donner. Elle va dépendre de pas mal de choses et avant tout, du projet de la personne. C’est ce que nous allons essayer de voir dans cet article.

 

Introduction

 

Le Kudo, un mélange réussi entre plusieurs disciplines

La pratique de plusieurs arts martiaux à la fois peut à première vue faire sens. Aux vues des forces et faiblesses supposées des différentes disciplines martiales, il semble logique d’aller chercher ailleurs ce que l’on ne trouve pas chez soi. Pourtant ce n’est pas aussi simple. Evidemment, si on ne fait que s’intéresser à la surface des choses, on peut aller piocher une clé d’aïkido, une clé de jujitsu, un crochet de boxe et une projection de sambo. On secoue le tout et on les ajoute à son kung-fu… Par contre, je ne parierais pas sur le fait que vous l’intégriez un jour tel quel… Pourquoi? Parce qu’on parle de formes de corps différentes, de logique stratégique différentes et d’objectifs différents. Tout cela peut être embêtant à démêler pour un débutant et qui font que pour la plupart des débutants se perdent à faire plusieurs disciplines.

Par contre, aller voir ailleurs après un certains temps peut-être profitable. C’est ce dont nous parlerons ici.

 

L’importance de la forme de corps

 

On comprend bien qu’un lutteur de greco-romaine aura du mal à faire pareil en partant de sa forme de corps de base…

 

Tout part de la forme de corps. Je ne parle pas de la forme externe mais de la façon dont la force sera générée. En effet, en fonction de la manière dont la force est générée et déplacée, on ne pourra pas utiliser les mêmes approches. A la différence de l’utilisation d’une arme, le corps donnera différents effets selon les différentes générations de force.  Cela impactera sur votre façon de vous déplacer, de saisir, de frapper et de gérer les attaques adverses… Le problème est qu’en général, à moins d’avoir réussi à avoir une forme de corps consciente, on ne se rend pas compte de cela, tirant des conclusions inappropriées sur les différents styles. Certaines projections seront par exemple très difficiles à réaliser avec un gros ancrage au sol tandis que d’autres seront très difficiles en ayant une forme de corps axée sur la mobilité. Cette subtilité sera souvent difficile à appréhender pour un débutant

La logique est donc d’abord de voir si les différentes disciplines que l’on pratique reposent sur la même logique corporelle. Par exemple, le judo sera finalement beaucoup plus compatible avec de la savate que la lutte qui sera très compatible avec du Kyokushin. Pourquoi? Parce que le type de déplacement et les appuis feront que le cursus technique sera au final facile à adapter. En effet, dans le premier cas, la clé est dans le relâchement des hanches (en gros). Par contre, dans le deuxième cas, c’est dans la puissance des appuis.

Entre parenthèses, une erreur commune est de regarder ce qui se passe au niveau du buste chez les différents combattants. Or, lorsqu’on parle de la forme de corps, tout se passe au niveau des hanches et des jambes, les bras n’étant qu’une extension du mouvement.

 

 

L’importance de l’approche mentale

Là aussi, il est facile de s’emmêler les pinceaux s’il n’y a pas de compatibilité. La forme de corps possède un très forte influence sur la manière d’envisager le combat. Certains styles vont privilégier un engagement et un impact total. D’autres vont au contraire privilégier le harcèlement et l’évitement. Pratiquer en même temps deux styles qui privilégient des approches différentes ne mènera pas à quelque chose d’intéressant. La raison est simple, dans l’action, le corps fait ce à quoi il est éduqué. Les différentes écoles éduquent le corps à réagir d’une certaine manière et d’y mettre la condition mentale adéquate.

Deux approches opposées donneront un corps raide et hésitant. Faut-il bloquer ou dévier? Faut-il entrer fort ou contourner pour entrer sur un angle faible? Toutes ces questions doivent être résolues par le style pratiqué. Ne pas avoir de contradiction stratégique est donc important en pratiquant deux styles.

Autre point problématique, la forme de corps influe sur le mental. Or, la méthodologie si elle est bien faîte s’adapte à un public particulier. Mettez un sergent instructeur pour diriger des artistes, vous n’en tirerez rien. Mettez un coach de communication non violente pour gérer un groupe de para, idem… Un corps qui cherche la disponibilité permanente donnera une psyché identique. Dans ce cas, une pédagogie basée sur le cadre et la multiplication des répétition sera contre-productive. A l’inverse, une méthode basée sur la répétition conviendra à des corps que l’on cherche à structurer au maximum puisque le mental sera identique.

 

rentrer fort dans la ligne d’attaque conditionne un certain type de mental

L’importance de l’orientation de la pratique

 

Cette condition est peut-être la moins problématique. Comme on l’a déjà vu sur ce blog, la question pourquoi on pratique est essentielle. Les disciplines sont en effet configurées pour répondre à cette question. Ainsi, deux disciplines avec une conception de la finalité de la pratique différente, même si techniquement elles peuvent être complémentaires, risquent de perturber la compréhension méthodologique des choses. Pire, on peut se retrouver totalement décalé dans la pratique en cherchant par exemple la fin plutôt que le moyen. Du coup, on passera à côté d’une des deux pratiques. Typiquement, l’obsession de la self-défense dans un budo fait passer à côté de concepts très intéressant, par exemple, la collaboration…

Pourquoi est-ce la condition la moins problématique? Parce que si votre recherche est uniquement technique ce n’est pas forcément gênant. En effet, dans ce cas, on vient juste enrichir un répertoire. Attention juste à ne pas pourrir le travail des gens de chacun des groupes et d’essayer d’imposer sa vision à une discipline qui ne la suit pas.

 

Incompatibilité technique?

Le MMA a montré l’intérêt du cross-training dans les art martiaux. Wanderlei Silva fut un des premiers champions de MMA à être complet

 

L’incompatibilité technique est souvent mise en avant pour expliquer qu’on risque de se mélanger les pinceaux dans le cursus technique. Pourtant, à mon sens, il n’y a pas vraiment de risques. Nous en avons un peu parlé dans le paragraphe précédent. Si on veut juste constituer un répertoire de technique, sans avoir d’autres ambitions, il n’y a pas de problème. En effet, en terme technique pur, l’exécution, le placement dans une technique est externe à votre forme de corps. Ou, en tous cas, peut se comprendre de façon externe avec l’analyse mécanique de sa logique. Une clé de coude est une clé de coude de façon externe En gros, on appuie toujours sur l’articulation avec un point de fixation proximal.

Par contre la façon dont la force d’appui est générée dépendra de l’école mais on pourra complètement adapter la technique à la forme de son école. Idem pour la plupart des frappes. Cela implique tout de même qu’une forme de corps soit intégrée, sinon, on restera un répertoire théorique creux. Le jujitsu fédéral est typiquement le cas d’un patchwork de formes de corps incompatibles avec des logiques tactiques qui le sont tout autant. A l’inverse, le Yoseikan budo a fait la même chose mais adapté toutes les techniques importées à une forme de corps identique. DAns ce cas, ça donne une vraie plu-value.

Pourquoi est-ce que pratiquer plusieurs arts martiaux peut être profitable?

 

Dan Inosanto et Martin Wheeler, deux réussites dans la multiplication des disciplines

Les trois écueils précédents sont principalement du fait du manque d’expérience ainsi qu’à une interrogation persistante sur le pourquoi de la pratique. Par contre, lorsqu’on a intégré une forme de corps particulière que l’on assume totalement, une approche tactique donnée et que l’on sait pourquoi on pratique, alors on peut regarder ailleurs. En effet, dans ce cas, voir ailleurs ne perturbera pas ou en tout cas beaucoup moins. Il sera donc intéressant de découvrir comment les autres approchent les mêmes problématiques que vous. Ou au contraire, comment les autres avec une forme de corps identique vont approcher une distance de combat totalement différente.

On pourrait aussi s’apercevoir qu’avec une forme identique, on peut utiliser une logique tactique totalement différente. Tout ceci peut effectivement enrichir le bagage martial. Dans une logique de compétition ou de self-défense, il est bon de devenir polyvalent. On pourra aussi explorer d’autres méthodologies d’apprentissage pour améliorer sa pratique originale. En trouvant des éducatifs qui développent des qualités peu exploitées dans votre discipline de base, vous pourrez devenir plus complet.

Trouver un nouvel élan en pratiquant plusieurs arts martiaux

 

Parfois, après des années de pratique, de la lassitude peut se faire sentir. Surtout si on ne se retrouve pas dans son réel objectif de pratique. Pratiquer plusieurs disciplines peut être alors salvateur. Ainsi, on pourra trouver une voie qui correspond plus à notre recherche et qui redonnera un élan à la pratique. Par contre, il sera plus simple de trouver encore une fois, une discipline avec au moins une forme de corps proche. Recommencer sera moins frustrant. Pourquoi pas ensuite partir totalement ailleurs, en particulier dans des disciplines avec une approche totalement novatrice pour vous.

Parfois aussi, lorsqu’on bloque dans la courbe de progression, une autre discipline peut donner une clé importante pour la relancer. On voit beaucoup cela dans les arts internes où toutes les clés ne sont pas forcément données en même temps en fonction des disciplines. Je vois par exemple passer beaucoup de pratiquants d’aïkido et de tai chi en systema, intéressés par certains de nos éducatifs.

On peut aussi faire des arts internes et vouloir faire plus d’efforts physiques et partir sur un sport de combat. La forme de corps pourra être gardée mais on enrichira notre compréhension tactique et stratégique du sport en question.

 

Conclusion

 

Pratiquer plusieurs arts martiaux n’est pas forcément un problème. A condition de savoir pourquoi on le fait et ce que l’on cherche. Dans ce cas, cela peut devenir un réel atout dans la progression. Par contre, attention à ne pas partir là dedans trop tôt. Est-ce que demander à votre instructeur si vous pouvez le faire est une bonne idée? Mon opinion est que ça ne le regarde pas spécialement. Il pourra vous donner son avis bien sûr mais cela dépend avant tout de vous ce que vous ressentez.

En ce qui me concerne, même si je pense que ce n’est pas bon, je ne dis jamais rien là dessus. Chacun doit mener son chemin comme il le sent. S’il perd du temps, je peux lui dire que je ne pense pas que ce soit pertinent, mais je ne pénaliserai jamais quelqu’un dans mon cours qui va voir ailleurs. Moi-même ayant pratiqué beaucoup d’approches différentes, je ne saurais jeter la pierre…

 

Sachant les différents éléments pour ou contre une pratique pluri-disciplinaire, chacun doit assumer ses choix et porter le poids de ses erreurs mais aussi des succès!

 

Et vous, pratiquez vous plusieurs arts martiaux? Pourquoi le faîtes vous? Répondez dans les commentaires et dîtes moi ce que ça vous apporte (ou pas).

N’hésitez pas à partager cet article s’il vous a plu!

 

A bientôt

 

Yvan

Un commentaire

  • bebert

    Rien à ajouter. Article partagé (de toutes façons on suit le blog à plusieurs + facebook) (nous aussi, sur sciences-martiales et de survie, nous sommes un observatoire) ^^
    Pour ma part, j’ai souvent pratiqué plusieurs disciplines. Parfois proches (par exemple écoles japonaises anciennes) parfois éloignées (par exemple art martial japonais + boxe américaine + sport martial à la française, ou encore ju-jutsu + close-combat).
    C’est important pour moi de me “cultiver” martialement, pour moi-même et pour repartager mes connaissances. Mais aussi pour enrichir certaines formes, certains principes, dans ma pratique personnelle. Je ne suis pas débutant et c’est vrai qu’un débutant, s’il a trouvé sa voie (qui peut changer) aura plus intérêt à ne pas tout mélanger. Quoi qu’on peut très bien faire du vélo et de l’escalade en même temps si on sacrifie d’autres choses pour ce qui nous semble important…

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